[Attention ! Ce Roman prend date] Pensée faux bore, Joël Makengo, éditions Nzoï, 2018.

Ce Roman de Joël Makengo est une révolution.

J’ai moi-même, écrit en lingala. C’est donc avec un a priori positif que j’ai abordé la lecture de ce Roman, qui revendique son encrage en terre de « Kinoiphonie ».

Je disais tout à l’heure qu’il est révolutionnaire. Non pas qu’il soit la première œuvre littéraire en lingala. Richard Ali l’a précédé sur cette voie et son roman Ebamba, connaît un succès mondial avec bientôt sa deuxième traduction (française après l’américaine). Christian Gombo lui aussi a publié « Bolingo eza na Bozoba », un magnifique roman également. Nous parlerons de ces deux œuvres bientôt sur ce blog.

La spécificité de Makengo, c’est le parti pris de sa langue. Il n’écrit pas vraiment en lingala, il écrit plutôt en Kinois, cette langue inventée par le génie de cette ville chaleureuse, brouillante et créative.

Le Kinois est un mélange du lingala originaire, du Français, du Kikongo, du Tshiluba, du swahili et même de l’anglais, une langue particulièrement dynamique. On pourrait être tenté de le qualifier de pidgin. Mais ce serait à tort à mon avis. En général les pidgins et les créoles sont basés structurellement sur les langues occidentales. Ce sont des langues occidentales « tropicalisées » alors que le Kinois est lui plutôt structurellement basé sur le lingala. On pourrait penser que le Kinois s’apparente à une certaine forme d’argot du lingala. C’est inexact. En effet, le Kinois est une langue à part entière, qui a depuis adopté une autonomie fonctionnelle propre et possède lui-même son propre argot et même ses propres versions codées ( comme le Verlan pour le français).

Trêve d’incursion dans le domaine des linguistes, qui n’est pas le mien. Comme Joël Makengo, je ne suis qu’un utilisateur du Kinois et non un théoricien. Il a donc choisi de raconter une histoire dans cette langue qu’il connaît bien. Et qui raconte bien kinshasa dans sa complexité et son intelligence profonde.

L’intrigue, elle-même est assez simple. Un jeune Kinois, étudiant, raconte ses déboires amoureux. Il vient de quitter Renate pour infidélité qu’il croyait avéré, il a rencontré Eleanor, qu’il appelle son lait et son miel, mineur d’âge, qu’il couve en attendant qu’elle atteigne l’âge légal pour recevoir licitement ses assauts. Mais les soupçons le rattrapent. Entre temps, Idris, la nzonzing (la copine de réserve lorsqu’il y a une titulaire) de son meilleur ami, dont les baisers ont le goût de fraise, lui fait du rentre dedans. Jusqu’à la crise ! La catastrophe dans la vie amoureuse de ce jeune garçon qui entreprend une sorte d’initiation à la vie adulte avec les risques et Les accomplissement qui vont avec. Le jeune héros narrateur, qui décidément plaît à aux filles, est perdu et se recherche et à travers la construction de sa conscience amoureuse, construit en réalité sa propre identité de jeune homme. C’est une sorte d’initiation à la vie adulte, au sens des responsabilités. Le rythme de l’intrigue est plaisant, et l’histoire se déroule à travers un Kinshasa qu’il nous décrit avec beaucoup de poésie.

La poésie est une caractéristique de l’écriture « kinoise » de Makengo. Une poésie bien de cette ville que je vous laisse découvrir à travers ces extraits.

La caractéristique de l’écriture de Makengo, c’est la musicalité. Makengo a une écriture rumba ! Avec l’imaginaire, les figures de style bien caractéristiques de cette musique. Sur des nombreuses pages j’avais l’impression d’écouter Koffi ou Fally Ipupa.

C’est donc réellement une plongée dans la magie de ce Kinshasa. Avec sa jeunesse inventive, ses vices, et ses beautés. Avec une rare fidélité, Joël Makengo raconte avec justesse La jeunesse Kinoise, dans sa langue, et dans son universalité de jeunes du monde, avec les mêmes soucis et les mêmes défis et la même urgence de s’adapter à un monde pas tout à fait conçu pour eux. 

Si j’ai quelques reproches à faire à Joël c’est le choix qu’il fait d’utiliser presque systématiquement les verbes français dans son Kinois. Beaucoup plus en tout cas que dans la réalité kinoise. Mais ce défaut a sa propre beauté aussi, parce qu’au final, Joël fait du travail d’artiste. Il ne se contente pas de copier la langue de kinshasa. Il invente sa propre langue, avec une sonorité bien particulière. 

Il dit par exemple : « batu ba ko fuir na ba palais ». Le Kinois dirait plutôt batu bako kima. C’est un choix qu’il fait et que je respecte, car il porte la marque de sa propre originalité. Et donc quelque part de la littéralité de sa littérature.

C’est vrai qu’on peut lui reprocher de ne raconter qu’un certain Kinshasa, celui de cette langue-là, avec des traits un peu trop accentués, parce que si le Kinois est bien répandu dans la capital. Ce n’est pas nécessairement celui de Makengo, un peu clivant et marqué. Là aussi, il répondrait sans doute, qu’il fait un choix. Que c’est un regard subjectif sur Kinshasa. Celui d’un jeune Kinois, fier de sa ville et de son imaginaire, qui assume cette identité complexe en surlignant peut-être un peu fort les traits marquant de cette cité grouillante et d’avenir.

On peut également lui reprocher que la superficialité de l’intrigue, avec ses coups de théâtre convenus et son final un peu convenu. Mais ces reproches pèsent peu lourd face à ce courant d’air frais et innovant qu’apporte l’écriture de Makengo et sa sensibilité rumba si particulière, qui ne peut manquer de parler aux cœurs d’un Kinois d’ici ou d’ailleurs.

Je n’oublierai surtout pas la leçon : « pensée eza faux bore ». Ko bendela muninga film te. Sala o vérifier yo moko ba faits.

Alors … on lui donne combien d’étoile sur Cinq ? ****. Amplement mérité, parce que comme le roman de Richard Ali, celui-ci prend date, rendez-vous avec l’histoire de la littérature congolaise. Bon vent au roman et à l’auteur.

Le livre est disponible à la librairie de la ville de l’Institut français de Kinshasa (Halle de la GOmbe)

7 commentaires sur “[Attention ! Ce Roman prend date] Pensée faux bore, Joël Makengo, éditions Nzoï, 2018.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s